Tumultes de l'enfantement ou le déni de grossesse





 

Au cours de mes études de psychologie, je me suis particulièrement intéressée à la pathologie du déni de grossesse sur laquelle j’ai effectué plusieurs recherches. Je vous présente ici une petite synthèse permettant d’appréhender ce phénomène qui soulève beaucoup d’interrogations et de questionnements, notamment concernant les liens entre corps et psychisme, les modalités d’établissement de la relation mère-enfant, les difficultés de l’accès à la maternité…


1. Définition

Le déni de grossesse désigne la non reconnaissance d'une grossesse au-delà du premier trimestre de la grossesse et peut se prolonger jusqu'à l'accouchement.  

On parle de « déni partiel » si le déni prend fin avant le terme de la grossesse et de « déni total » s'il se poursuit jusqu'à l'accouchement, voire au-delà.

Le déni de grossesse peut se rencontrer chez toute femme en âge de procréer, quelque soit son niveau d’instruction, sa catégorie socioprofessionnelle et en dehors de toute pathologie psychiatrique. 
Le taux de déni de grossesse est resté constant depuis plusieurs décennies : on le situe entre 1 et 3 pour 1000. On suppose néanmoins que ce taux est sous-estimé car il est difficile d’évaluer exactement le nombre de femme ayant vécu un déni de grossesse.  


2. Composante physique du déni 

Les signes physiques de grossesse sont quasiment inexistants chez les femmes qui vivent un déni de grossesse :

- Elles n’ont pas d’aménorrhées ou alors de façon très transitoire. Cela signifie qu’elles continuent à avoir leurs règles jusqu’à l’accouchement. S’il y a un arrêt des règles, il n’est généralement pas pris en compte par la femme. Il est rationalisé et attribué par exemple à une situation de stress ou à des cycles menstruels habituellement irréguliers.

- Le corps n’est pratiquement pas modifié par la grossesse. La prise de poids et l’augmentation de volume de l’abdomen demeurent longtemps minimes ou absents. S'ils sont manifestes, la femme les explique par un manque d’exercice ou par des variations pondérales habituelles. Certaines femmes entament même un régime, ou débutent une activité sportive au 8e mois de leur grossesse.

- Les signes tels que l’affaiblissement, les nausées, les vomissements sont rarement éprouvés.

- Les mouvements fœtaux ne sont pas ressentis, ou confondus avec des sensations digestives.

Il y a une véritable collusion du somatique et du psychique. Cette connivence

psychosomatique peut même aboutir à un accouchement quasi indolore, souvent ultra

rapide. Certains auteurs parlent de « complaisance somatique » du déni de grossesse,

dans la mesure où le refus psychique de la grossesse est auto-entretenu par un schéma

corporel peu modifié.

Néanmoins, quand la prise de conscience peut se faire, alors soudainement les modifications corporelles interviennent. Lorsque le déni se dissout, on peut constater que la femme enceinte récupère rapidement un poids correspondant à son terme de gestation, même à deux mois de l’accouchement.


 

 


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Comment est-ce possible ?

Ces bébés sont comme de petits passagers clandestins qui, ne se sentant pas les bienvenus, joueraient à « cache-cache » entre les organes de la mère, s’allongeraient le long de la colonne ou se rouleraient en boule, très haut dans la cavité abdominale.
La mère peut aussi continuer à avoir ses règles :

- soit parce qu’elle prend toujours la pilule, ce qui provoque des menstruations artificielles
- soit parce qu’une partie de la muqueuse utérine se dégrade chaque mois, sans conséquences pour le développement du fœtus.


3. La levée du déni

Une visite médicale peut parfois permettre la levée du déni. Les femmes consultent en général pour des douleurs abdominales ou une aménorrhée persistante.

Dans certain cas, le médecin va déceler la grossesse et va ainsi permettre à la femme de prendre conscience de son état gravide. Mais parfois, la médiation d’un tiers ne va pas suffire car le déni est trop fort. On a même vu certain cas où l’état de stress provoqué par la révélation de la grossesse a généré une amnésie recouvrant la consultation médicale. Le déni, transitoirement dissolu, se reconstitue alors et se peut se poursuivre jusqu’à l’accouchement.

Il faut néanmoins souligner que dans de nombreux cas, les médecins consultés ne vont pas remarquer la grossesse, ni même envisager une grossesse débutante chez des femmes qui peut en être à leur neuvième mois de grossesse. En effet, le déni est « contagieux » et collectif. Il est frappant d’observer que l’entourage non plus ne perçoit pas l’existence de cette grossesse.

Nous pouvons mentionner l’étude de BREZINKA menée en 1994, qui a montré qu’une complication obstétricale pouvait être à l’origine de la levée du déni.
Les auteurs ont observé que sur 27 femmes déniant leur grossesse, 7 ont pris conscience de leur état de grossesse alors qu’il existait un problème obstétrical (retard de croissance intra-utérin, mort in utero, mal formation…) 
Dans les 20 autres grossesses déniées jusqu’à l’accouchement, l’état de santé des enfants était bon. Voilà de quoi nous faire réfléchir...
 

4. L'issue du déni "total"

Si le déni n’a pas pu être levé durant la grossesse, son issue sera un accouchement soudain particulièrement traumatisant pour la femme.

La plupart du temps, les femmes accouchent plutôt à leur domicile, car le travail se déclenche brutalement et elles n’ont aucune idée de ce qui est en train de se passer. Dans certains cas, la femme ressent des douleurs et peut ainsi avoir le temps de se rendre aux urgences,  suspectant généralement une crise d'appendicite. On peut mentionner l’histoire stupéfiante d’une jeune femme qui s’est présentée aux urgences pour des douleurs abdominales et lombaires terribles. Ce n’est que le troisième médecin qui l’examinait, au bout de quatre heures qui s’est rendu compte qu’elle était en train d’accoucher d’un enfant à terme.

Les contractions utérines sont généralement confondues avec des douleurs lombaires ou digestives. Le travail est souvent très rapide et perçu comme un besoin d’aller à la selle. Ainsi, beaucoup de naissances spontanées ont lieu dans les toilettes sans assistance, et aboutissent à la mort du nouveau-né, faute de soins, ou par traumatisme crânien lors de la chute. En outre, la confrontation brutale avec l’enfant génère chez la mère un état de stress aigu, où le risque de néonaticide est important. Il faut bien penser que cette femme n’a pas la moindre idée qu’elle ait pu être enceinte, et la vision de ce bébé, qu’elle perçoit plutôt comme une chose un objet dépourvu de sens, voir même un déchet, est réellement terrible. Le processus psychique de grossesse permettant d'investir l'enfant à venir ne s'est pas déclenché, ainsi l'enfant n'existe pas dans l'esprit de la mère, il n'est qu'une chose indéfinissable s'échappant d'elle, qu'elle ne peut comprendre et appréhender...

On observe que les conséquences du déni se poursuivent en général au-delà de l’accouchement, puisque les manifestations physiologiques du post-partum sont absentes. La femme ne ressent pas non plus de douleurs après son accouchement, et ne présente pas de montée de lait. Dans les cas les plus graves, l’existence de l’enfant peut même continué à être déniée par la mère. Il s’agit d’une forme de prolongation du déni de grossesse.


5. Composante psychique du déni

- S’agit-il du déni ? De dénégation ? Ou de refoulement ? Il n’est pas facile d’identifier le mécanisme en cause. Les négations de grossesse témoignent d’une relation particulière au corps. La femme méconnaît à des degrés variables ce qui se passe en elle. Parfois cette méconnaissance des perceptions du corps est totale : dans le cas où les femmes découvrent leur grossesse au moment de l’accouchement, on peut penser que le mécanisme se rapproche du déni au sens strict.

Dans d’autre cas, une perception de la grossesse vient à la conscience mais elle est aussitôt annulée. Cependant, cette perception existe et va peu à peu s’imposer dans le psychisme de la femme, jusqu’à la prise de conscience de la grossesse : c’est la dénégation qui semble être ici à l’œuvre le plus souvent.

- Certains auteurs avancent l'idée que le déni de grossesse signerait une faillite de l’objectalisation puisque le fœtus reste une partie de soi indifférencié. La clinique des négations de grossesse pourrait témoigner d’un dysfonctionnement situé au niveau du passage entre les polarités narcissiques et objectales de la maternité. L’enfant serait alors un pur prolongement narcissique de la femme. Le processus de construction d’une image de l’enfant en tant qu’individu séparé se trouverait bloqué.


- La théorie de Benoît  Bayle est particulièrement interessante. Selon lui, dans le cadre du déni de grossesse, le processus de nidification ferait défaut. Ce processus fait référence à la « greffe » psychique de l’être conçu sur la psyché de sa mère. Dans un processus supposé normal : l’être conçu, se nicherait dans la psyché maternelle, suscitant ainsi une activité de représentation. Cette activité psychique de la mère contribuerait à la construction d’un espace maternel de préoccupation de l’enfant à naître dont a parlé Winnicott. Lorsque cet espace ne se constitue pas, il ne peut pas y avoir de différenciation et d’identification d’autrui en soi. La mère va alors nier l’intrusion de l’être conçu dans son espace corporel et psychique.

 


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6. Etude de Monique Bydlowski (Des mères et leurs nouveau-nés)

Pour illustrer ce sujet complexe, je voudrai vous présenter une étude sur le déni de grossesse qui a été menée par Monique Bydlowski.

Cette étude rassemble 56 cas de grossesses déniées, recueillies dans le cadre d’un travail de psychiatrie de liaison dans le secteur des maternités de Denain et Valenciennes dans le nord de la France. Entre 1993 et 2000 sur une population de 2550 femmes venant d’accoucher, 56 cas de grossesses déniées ont été isolés.

Observations :



- Cette étude fait surtout ressortir que près de la moitié des femmes victimes d'un déni étaient déjà mère d'un ou de deux enfants. Le fait d'être déjà mère ne protége donc pas contre le déni.

- Aucune maladie mentale ne pouvant expliquer le déni n’a été mise en évidence. Il n’y avait pas non plus de femme psychotique dans cette population.


- Comme nous l’avons déjà dit, le corps est « complice » : ces femmes n’ont présenté quasiment aucune modification corporelle de grossesse.


- L’aspect collectif du déni a aussi été mis en évidence : L’entourage n’a pas perçu l’existence de la grossesse. Le milieu professionnel, familial, le père et même les médecins sont « contaminés » par le déni. Un tiers des médecins généralistes, consultés pour des douleurs ont évoqué des troubles intestinaux ou urinaires et même des tumeurs mais n’ont pas diagnostiqué de grossesse même pour des femmes qui étaient à terme. Donc on voit que le déni de grossesse se « propage » même à l’entourage de la mère.
- La mère éprouve généralement des difficultés à s’impliquer dans le choix du prénom. Lorsque c’est elle qui le choisit, on a l’impression qu’elle le saisit au « vol ». Le prénom donné est celui de l’accoucheur ou de la sage-femme ou celui trouvé sur une page au hasard dans un magazine.


- En ce qui concerne les pères, lorsqu’ils sont présents, ils sont eux aussi sidérés. Ils ont participé eux aussi au déni et doivent de leur côté effectuer un réaménagement d’urgence. Certains reconnaissent leur enfant et l’investissent rapidement. D’autres s’interrogent pour demander une recherche en paternité. D’autres abandonnent la mère et l’enfant.


- L’auteur s’est posé la question de la fréquence des antécédents de traumatisme sexuels. Dans cette étude, il se trouve que l’on a isolé qu’un seul cas d’inceste avéré, ce qui n’est pas vraiment significatif.

Monique Bydlowski a essayé de dégager des constantes dans les situations de ces femmes :

- Elle a observé que lorsqu’on reprend leur histoire, on constate parfois l’existence d’une relation œdipienne très serrée avec une scène incestuelle muette. On observe également un fonctionnement familial en huis clos où l’individuation est difficile.

- En ce qui concerne le rapport à la mère, dans une situation sur deux, on peut estimer que l’absence ou l’indisponibilité de la mère de l’accouchée ou de son substitut a rendu difficile l’intériorisation d’un modèle maternel. Parfois on observe plutôt une forte dépendance qui lie l’accouchée à sa mère rendant l’autonomisation difficile.

Dans tous les cas, on s’aperçoit que la différenciation n’est pas une chose évidente pour ces femmes. On peut donc se demander si la non différenciation avec l’enfant qu’elles portent ne vient pas répéter quelque chose de leur histoire personnelle.

 
Conclusion



La clinique des négations de grossesse démontre la complexité du processus psychique de reconnaissance d’autrui en soi durant de la grossesse. La conception d’un enfant amorce un travail psychique complexe de perception des modifications du corps et d’attribution de ces perceptions à l’état de grossesse. Mais parfois ce travail psychique n'advient pas et la grossesse psychologique



Pourquoi est-il si délicat et destabilisant de parler de ces sujets du déni de grossesse et d'infanticide ?
Peut-être parce qu’ils portent atteinte à l’image d'une mère idéale, entièrement offerte et dévouée à sa grossesse, qui aimerait forcément son enfant instantanément et inconditionnellement. Mais l’amour maternel n’est peut être pas si naturel qu’on le suppose ( Article à venir: La maternité à travers les âges)

Très souvent, les gens s’imaginent que les femmes qui font un déni de grossesse sont simples d’esprits, folles ou très jeunes. C’est une forme de résistance, une manière de se protéger. Le « devenir » mère n’est pas un phénomène simple et systématique mais un processus d’une grande complexité qui mérite qu’on y prête davantage attention…





Bibliographie


- Bydlowski, M. (2002). Des mères et leurs nouveau-nés : Recherches et interventions autour de la naissance. Editions ESF.
- Bayle, B. (2003). L'embryon sur le divan. Psychopathologie de la conception humaine. Editions Masson.
- Babin, S. (2001). Des maternités impansables. Accompagnement des parentalités blessées. Editions L'Harmattan.
- Bonnet, C. (1996). Geste d'amour : L'accouchement sous X. Editions Odile-Jacob.
- Robineau, C. (2002). Filiations à l'épreuve. Editions Erès.


 


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