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Comment discerner la responsabilité d’un sujet par rapport à son acte ? Ceci est un enjeu judiciaire qui renvoie à l’interrogation de fond : qui est le criminel ? Dans ce travail, nous commencerons par réfléchir dans quelle mesure la psychanalyse peut-être interpellée par la criminologie pour mettre sa connaissance de l’humain au service de ce défi. Aussi tentant que cela soit, nous montrerons que la psychanalyse ne peut pas et ne doit pas être utilisée en ce sens, mais que cela ne signifie pas pour autant qu’elle ne puisse être d’aucun secours à la criminologie, son apport se situant à un tout autre niveau…

La psychanalyse peut-elle apporter des clés à l’estimation de la responsabilité ?
On observe une sorte de clivage selon lequel le psychotique serait considéré comme irresponsable car associé à la folie, les sujets névrotiques et pervers étant quant à eux davantage portés à répondre de leurs actes. La structure signerait-elle en quelque sorte la responsabilité ? Cela nous renvoie à la question de ce qu’est la psychose. La difficulté de réponse réside dans le fait qu’elle pourrait englober deux réalités : nous avons d’une part la psychose clinique en tant que structure de celui qui s’est organisé durablement en psychose (schizophrénie par exemple). D’autre part, nous pourrions aussi parler de psychose en tant que crépuscule de la structure, point de décompression et décompensation zéro d’une organisation structurale qui peut aussi bien être névrotique que psychotique ou perverse. Ce constat se trouve complexifié par la relativité des diagnostics, M. Bonaparte (1927) faisant remarquer que ceux-ci n’ont de sens qu’en rapport avec l'auteur qui les a conceptualisés.
Si l’on veut associer psychose et irresponsabilité, il faut donc prendre en compte que la référence à la psychose n’est pas univoque. Toutes les structures pourraient éventuellement avoir recours à un moment donné à des mécanismes de type psychotique lorsqu’elles s’annulent en s’effondrant sur elles-mêmes, le crime représentant alors le passage à l’acte de la structure. C’est ce qui semble avoir été le cas pour Mme Lefebvre : M. Bonaparte nous la décrit comme étant de structure névrotique mais passant à l’acte sur un mode psychotique après une intense régression sadique anale et la survenue de mécanismes de projection paranoïaque.
Si le courant lacanien tend à une conception irréversible de la structure, la notion de crépuscule de la structure nous permet de penser que dans lors du passage à l’acte criminel, celle-ci pourrait temporairement s’annuler en s’actualisant, ce qui ne signifie pas que le sujet serait dans deux structures en même temps. Cet instant d’écroulement en tant que catastrophe psychotique dans toute structure ne pourrait-il pas être rapproché de la présentification dans la réalité de la faille de la dialectique fondamentale évoquée par Lacan et Cénac (1950)?
Pourrait-on aussi mettre ce moment de désagrégation en lien avec la notion de « recours à l’acte » de C. Balier (2005) ? Bien qu’il ne s’inscrive pas dans la même optique que P.-L. Assoun (2004), sa notion de recours à l’acte nous fait penser à un sujet en proie à une dissolution intérieure qui ne lui laisse plus aucune possibilité de s’appuyer. Le recours à l'acte est marqué par une « menace d’effondrement avec disparition de toute mentalisation »[1]. Il y a un clivage radical du moi. « L'auteur de l’acte ne donne aucune explication si ce n'est "ça m'a pris comme ça" (…) L'acte paraît (…) à l'arrière plan d'un fonctionnement apparemment normal»[2]. Cela nous rappelle le type de délinquance décrit par Pasche comme « opposée au moi qu’elle surprend » se distinguant de celle qui est « acceptée par le moi qui laisse passer la tendance au point de l’assumer »[3]
Il n’y aurait donc pas d’organisation psychopathologique corrélée au crime, comme le soutient P.-L. Assoun. Le crime ne révèle pas une structure, mais « la violence criminelle cache la structure »[4], l’acte criminel étant la présentification soudaine d’un noyau de la structure dans le réel. Si le crime peut apparaitre dans les trois structures, il n’y révèle pas la même chose, même si dans tous les cas, c’est « la culpabilité qui tue »[5].
Nous rejoignons ici Ferenczi (1928) qui avance que les événements de la vie psychique sont déterminants sans pour autant qu’il y ait déterminisme. Les histoires de vie et configurations psychiques sont déterminantes mais ne présument en rien de la destinée, c’est la raison pour laquelle la psychanalyse ne peut statuer de la culpabilité mais seulement éclairer la compréhension d’un crime après coup. C’est ce que tente de faire entendre Freud (1930) en rapport avec le procès Halsmann : le complexe d’Oedipe ne peut être utilisé comme preuve à charge. En effet, s’il nous concerne tous, chacun trouve ses propres aménagements créatifs pour le résoudre (ou pas).
La psychanalyse montre qu’il n’y a pas de causalité linéaire : ceci est probant lorsqu’on s’intéresse au criminel par conscience de culpabilité chez qui la cause même du crime s’avère être sa conséquence. Le fait que les actes d’un sujet ne soient pas immuablement déterminés est encore appuyé par plusieurs cas clinique : le premier présenté par Shentoub révèle un homme chez qui tout dans sa réalité psychique le portait à réaliser un crime qu’il n’acta pourtant pas[6]. Le second par Abraham présente un homme que tout prédisposait psychiatriquement à conserver ses tendances asociales mais qui au gré de circonstances bénéfiques de l’existence changea radicalement.[7]
La psychanalyse apporte l’idée qu’il n’y a pas de réponse univoque et automatique à la question de la responsabilité. La frustration que peut éveiller une telle réponse ne renvoie t-elle pas à la tentative de nous protéger de l’idée que la criminalité nous concerne tous potentiellement? En effet, renoncer à la découverte du déterminisme criminel c’est aussi renoncer à une rassurante innéité criminelle qui nous dédouanerait de questionner ces propres tendances chez nous. Ceci fait écho aux propositions de N. Sarkozy concernant le dépistage de la délinquance chez les jeunes enfants: cette tendance à vouloir étiqueter le plus tôt possible ceux qui correspondrait à un prototype indésirable ne serait peut être qu’une tentative de maitrise face à la menace du risque d’actualisation dans la réalité de la société de ce qui nous sous-tend tous symboliquement.

Comment appréhender la responsabilité en psychanalyse ?
Dès lors que l’on comprend que le sujet peut être victime d’un inconscient qui lui échappe, comment approcher cette notion de responsabilité ? M. Bonaparte (1927) en vient à affirmer l’inexistence du libre arbitre et à proposer par conséquence l’abandon de la notion de responsabilité. Ferenczi (1919) quant à lui déclare à l’unisson de Freud : mais que peut-on faire d’autre que considérer le sujet comme responsable ? En effet, bien que le sujet puisse être le jeu de son inconscient, il en est aussi le « je »…
La psychanalyse déploie une position intermédiaire originale à l’interface d’une binarité qui mettrait en balance irresponsabilité/responsabilité, avec d’un côté un sujet qui n’en serait plus un puisqu’il serait la marionnette d’une entité qui le dépasse ; et de l’autre un sujet malveillant et préméditant. En ouvrant un espace de compréhension au-delà de ce clivage, la psychanalyse vient humaniser les choses en les complexifiant : le sujet est l’acteur d’une dynamique qui ne lui serait pas transparente. S’il y a des actes qui seraient inconscients, il y a quand même un sujet qui les a réalisés ce qui implique une nécessité d’en répondre.
Puisque l’on parle de responsabilité, quelle serait celle de la psychanalyse ? Elle se doit d’affirmer ses limites afin de ne pas se porter responsable de ce qu’elle ne peut être : des clés de compréhension ne peuvent être apportées que sur la base de la preuve du crime et en aucun cas en terme prédictif, tel que l’a appuyé T. Reik (1925).
La psychanalyse peut en outre avoir une action à l’extérieur des tribunaux, en contribuant à l’augmentation du champ de responsabilité par le biais de la cure analytique. Selon Ferenczi (1928), une influence sur l’inconscient serait possible, le travail de la cure permettant d’étendre le champ contrôlé par le conscient et d’assumer davantage la production autonome de l’inconscient. La cure analytique pourrait trouver une application auprès des acteurs de justice, afin de les rendre moins sûrs d’eux-mêmes dans le jugement. Auprès des justiciables, elle permettrait la construction d’une responsabilité rétrospective à travers le travail de l’aveu, qui pourrait être transféré du juge au psychanalyste. T. Reik (1925) a montré que celui-ci permet la mise en sens du crime et la responsabilisation qui permettra au criminel de se resocialiser. On ne peut faire advenir le sujet à sa responsabilité qu’en l’instituant comme responsable par principe. C’est aussi ce qui garantit sa dignité de sujet humain. Un tel principe n’implique pas de lui prêter une intention préalable consciente mais c’est en étant tenu pour responsable qu’il pourra le devenir.
Conclusion
La psychanalyse ne peut pas porter la responsabilité de juger de la responsabilité. Son apport n’en est pas moins déterminant car elle permet de renouveler la vision du criminel et du crime: le crime peut être un traumatisme pour le criminel car il existe une vie inconsciente qui implique qu’il puisse y avoir un savoir non su qui organise les choses à son insu. Malgré cela, nous ne devons pas nous plier à la tyrannie d’un déterminisme réducteur et sacrifier la responsabilité sur l’autel d’un impérialisme inconscient.
Il faut rester critique vis-à-vis d’une application utilitariste de la notion de responsabilité qui présenterait le risque de dépouiller l’acte de sa signification en se centrant sur l’attribution d’une peine correspondant au crime. L’établissement de la responsabilité n’est pas une fin en soi mais le début d’un processus : une fois celle-ci avérée, comment fait-on, aussi bien pour le criminel que pour la société, pour rétablir la faille du symbolique qui s’est actualisée dans la réalité ?
La psychanalyse constitue un rempart contre une tentative d’automatiser des questions qui appellent une remise en cause constante. Chaque réponse doit être singulière et il serait dangereux de nous raccrocher à des classifications qui nous économiserait de penser ce qui justement n’a pu l’être : en effet, le crime, qu’est-ce d’autre qu’un impensable, un « fantasme ravagé » (Assoun, 2004) ? Face à cela, notre responsabilité de penser est interpellée : penser pour et avec le criminel afin qu’il puisse se (ré)approprier sa responsabilité. Cela doit nous rappeler que si le criminel est responsable de son acte, il n’est pas pour autant son acte : c’est ce que signifient Lacan et Cénac (1950) en affirmant qu’en irréalisant le crime, on humanise le criminel…
Bibliographie
Balier, C. (2002). La psychanalyse confrontée à la violence criminelle. Conférence Vulpian.
Masson, A. Portefeuille de lecture 2010-2011. Perspectives psychanalytiques en criminologie. Université Catholique de Louvain.
Morel F., La clinique du déni des actes criminels dans le domaine de l’agression sexuelle, Savoirs et clinique 2008/ 1, N° 9, p. 16-20.
Richard, F. & Urribarri, F. (2005). Autour de l’œuvre d’André Green. Enjeux pour une psychanalyse contemporaine. Paris : PUF.
[1] Richard, F. & Urribarri, F. (2005). Autour de l’œuvre d’André Green. Enjeux pour une psychanalyse contemporaine. Paris : PUF.
[2] Balier, C. (2002). La psychanalyse confrontée à la violence criminelle. Conférence Vulpian.
[3] M. F. Pasche. Discussion du rapport théorique par M. Bonaparte. Portefeuille de lecture
[4] P 35. Assoun, P.-L. L’inconscient du crime. La « criminologie freudienne ».
[5] Ibid
[6] M.S.A. Shentoub Discussion du rapport théorique par M. Bonaparte. Portefeuille de lecture
[7]Abraham, K. (1919). L’histoire d’un escroc à la lumière des données de la psychanalyse. Portefeuille de lecture
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