La maternité et ses représentations

 

        De nos jours, de nombreuses attentes reposent sur les mères de notre société. Ces attentes sont tellement enracinées dans notre culture qu’elles ne sont plus perçues comme des données sociales, mais exclusivement naturelles. Des représentations telles que celles de la mère « aimante », « dévouée » et « épanouie » sont profondément ancrées dans notre vision de la maternité. Il faut néanmoins savoir que ces représentations n’ont pas toujours existé.


Genèse et racines des représentations de la maternité en Occident


        L’idée d’un amour maternel est une idée relativement neuve en Occident puisqu’elle date de la fin du 18e siècle, comme l’ont montré les travaux d’E. Badinter (1980). Auparavant, du fait du nombre d’enfants qui mouraient en bas âge, des contraintes économiques qui pesaient sur la femme et surtout, du peu de considération que l’on portait aux enfants, l’attention apportée aux petits n’était pas si forte. L’enfance suscitait en général une certaine indifférence. La plupart des femmes appartenant à la bourgeoisie plaçaient leurs enfants en nourrice et ne s'en occupaient plus. Les femmes des milieux plus modestes allaitaient et entretenaient l’enfant d’une autre contre un revenu d’appoint, quitte à laisser dépérir leur propre enfant au sein. L’infanticide et l’abandon étaient employés couramment pour permettre la régulation des naissances. Le taux de mortalité infantile étant très élevé, les parents étaient fatalistes et cherchaient à se protéger de l’attachement, sachant qu'il n'y avait qu'une chance sur deux pour que leurs enfants survivent jusqu'à l'adolescence. Ce n’est que vers la fin du 18e siècle que le regard sur l’enfance a changé  et que le rôle de la mère a commencé progressivement à être valorisé.

 

         Vers la fin du 18e siècle, les gouvernements s’aperçoivent que l’enfant est potentiellement une richesse économique. L’être humain devient une denrée précieuse pour l’état, non seulement car il produit des richesses mais aussi car il est garant de sa puissance militaire. Lors des recensements de la population, on s'aperçoit alors du grand nombre d'enfants mal nourris, maltraités ou battus. A la longue, les conséquences risquent d'être désastreuses pour l'avenir d'un pays. Les gouvernements comprennent alors l'intérêt économique, social et militaire de ce fameux "instinct maternel". En effet, seules les mères peuvent par leurs soins intensifs faire baisser le taux de mortalité infantile. La société «pousse» alors les femmes à reprendre leurs tâches maternelles, non en parlant le langage du devoir et du sacrifice, mais en introduisant les notions « d’amour » et de « bonheur ».


          L’évolution des mœurs fut lente, mais avec le temps, la maternité dotée de ses atours « amour » et « épanouissement» finit par s’imposer. Les femmes s’emparèrent de cette nouvelle responsabilité valorisante à leur égard : on ne limitait plus la mère à sa « fonction animale », mais on lui reconnaissait désormais un rôle nécessaire, dépassant les neuf mois de la grossesse.  D’autre part, les progrès de la médecine en matière de maladies infantiles permirent aux parents d’investir affectivement leurs enfants sans crainte de les perdre prématurément. Un nouveau marché vit le jour : couches-culottes, biberons, petits pots, jouets. Le mythe du Père Noël se répandit à travers le monde. Les industriels de l'enfance, au travers de multiples réclames, créèrent l'image de mères responsables, et le bonheur de l'enfant devint une sorte d'idéal moderne. L’amour maternel devint alors un impératif social.

 

         L’amour maternel n’est pas une donnée immuable de la nature humaine. Comme nous venons de le voir, il y a eu au cours de l’Histoire de longs siècles où il a été « absent ». Ceci ne signifie pas qu’il était inexistant, mais qu’une société qui ne valorise pas un sentiment peut l’étouffer au point de l’anéantir dans de nombreux cœurs. C’est seulement à partir de la fin du 18e siècle que l’amour maternel serait apparu comme une « nouvelle valeur », avant que le 20e siècle ne devienne le temps de « l’amour forcé », si l’on reprend les termes d’E. Badinter.  L’amour maternel varie en fonction de l’attention portée aux rôles maternels par la société. Il est donc profondément modelé par le poids de la culture.


Le « devenir » mère aujourd'hui

  
          Nous allons maintenant nous intéresser au vécu de la femme durant les trois premiers mois qui suivent la naissance de son enfant. Dans nos sociétés occidentales, les besoins des femmes et des nouveau-nés suite à la naissance sont souvent éclipsés par l'attention portée à la grossesse et à l'accouchement. Pourtant, ces trois premiers mois constituent une période de transition critique pour la femme et son bébé, tant sur le plan physiologique, affectif, psychologique et social.


          Au cours des siècles passés, les jeunes accouchées étaient prises en charge par leur famille et leur communauté qui leur fournissait un cadre « contenant » et des repères identificatoires. Il existait dans les sociétés traditionnelles un ensemble de rituels et de tabous autour de la naissance qui avaient pour fonction de protéger les jeunes mères de la dépression et de les guider dans leur nouveau rôle. Dans de nombreuses cultures, on retrouve par exemple une période de réclusion de 40 jours due à « l'impureté » de la nouvelle mère : celle-ci et son enfant faisaient alors l'objet de soins attentifs et codifiés, le plus souvent prodigués par la grand mère sous la surveillance d'une sage femme.


          Dans la société occidentale, l'obstétrique moderne remplit bien la première fonction de ces « rites de passage » : celle de la séparation par l'hospitalisation des mères. Mais la période des soins attentifs est limitée à 4 ou 5 jours en maternité. Par la suite, il n'y a plus de norme de comportement pendant la période de transition, si ce n'est la consultation postnatale habituellement fixée à la sixième semaine. En outre, les conseils les plus divers et les plus contradictoires sont donnés à profusion aux jeunes mères.


         Ce serait surtout la deuxième fonction des rites de passage qui ferait le plus défaut dans notre société : celle de l'incorporation, de l'intronisation dans le nouveau statut qui fait d'une femme sans enfant, une mère. Cette absence de statut, de références faciliterait la dépression des jeunes mères en favorisant des attentes excessives envers elles-mêmes et en diminuant ainsi leur estime de soi. De plus, le soutien social dont elles disposent est souvent très réduit, du fait de l’éclatement et de l’éloignement familial et de l’érosion des solidarités. Elles peuvent alors se retrouver très isolées, en proie à un fort sentiment de solitude.


          En outre, beaucoup de mères s'attendent à ce que "l'amour maternel" qui va les envahir dès la naissance règle les problèmes d'adaptation à leur bébé. Il est pourtant bien établi que la genèse de cet amour dépend d'un apprentissage mutuel qui dure plusieurs semaines plutôt que plusieurs jours. La déception de cette attente peut être la cause d’un profond désarroi, qui peut évoluer bien vite vers la culpabilité et la honte. L'effort physique et mental considérable que leur demandent les soins quotidiens peut également leur donner une sensation d'incompétence surtout si elles se sentent « mise en défaut » par leur entourage. D'autres mères pensent qu'elles doivent retrouver leur poids, leur forme, leurs activités, sexuelles notamment, dès la consultation postnatale. Elles sont bien déçues par la constatation que des mois, parfois un an, sont nécessaires pour se remettre d'un accouchement.

 

        De nos jours, l’amour maternel est toujours difficilement questionnable. Aux yeux d’un grand nombre, ne pas aimer son enfant est un crime inexpiable  L’amour maternel n’est pourtant qu’un sentiment humain, et comme tout sentiment il est fragile, incertain et imparfait.  Sans remettre en cause l’idée d’un fondement biologique du lien mère-enfant, il est néanmoins certain que les relations entre parents et enfants n’obéissent pas qu’à des injonctions naturelles. Une part de nos comportements est associée aux représentations concernant l’enfance et les relations entre adultes et enfants. Ce que la mère ressent à l’égard de son bébé est une chose, mais son idée, sa représentation de l’amour maternel, naît dans le regard de l’autre et du corps social.

 

 «  Aucune femme n’est considérée comme « exceptionnelle » parce qu’elle accomplit sa tâche de mère. Si elle ne le fait pas, cela devient un crime contre la société ».

Adrienne RICH,  Naître d’une femme.

 

 

Bibliographie

 

Badinter, E. (1980). L’amour en plus. Histoire de l’amour maternel (XVIIe-XXe siècle). Paris : Flammarion.

 

Bydlowski, M. (2002). Des mères et leurs nouveaux-nés. Issy-les-Moulineaux : ESF.

 

Delassus, J.-M. (1999). Devenir mère. Paris : Dunod.

 

Delassus, J.-M. (1995). Le sens de la maternité. Paris : Dunod.

 

Knibiehler, Y. (2002). Histoire des mères et de la maternité en occident. Paris : Presses universitaires de France.

 

Swigart, J. (1995). Le mythe de la mauvaise mère. Paris : Pocket.

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