Partager l'article ! Essai d'analyse psychologique sur la stigmatisation de la population arabo-musulmane en France: ...

Ce travail se veut une réflexion sur le mouvement de stigmatisation de la population arabo-musulmane en France. La création en 2007 d’un Ministère associant immigration et identité nationale est venue sous tendre l’idée que « l’étranger » menacerait le pays dans ce qu’il est. Or cette dénomination d’étranger recouvre de plus en plus dans l’imaginaire populaire les individus d’origine maghrébine associés à la figure du musulman. Dans les discours médiatiques, un amalgame se crée entre ces différentes identités : arabe, musulman, immigré, étranger, allant jusqu’à y associer jeune de banlieue…Ceci a pour effet de marquer sous le sceau d’une « altérité dangereuse » la population arabo-musulmane qui devient la cible des discours sécuritaires. Un sentiment de peur et de menace se développe parallèlement à sa marginalisation. Au delà des enjeux politiques et sociaux, ce travail a pour objet d’approcher une compréhension de cette angoisse que suscite « l’autre maghrébin », angoisse dont s’emparent certains partis politiques.
En quoi ce thème s’insère t-il dans une approche clinique des situations de crise et conflits ? La stigmatisation est source de tensions entre les individus et peut-être le terreau propice à une fanatisation même si elle n’y mène pas nécessairement. Ainsi, elle constitue un signal d’alerte, car s’il n’y a pas de déterminisme de la stigmatisation, elle peut-être un déterminant à l’éclosion d’un discours fanatique. Comment éviter le point de bascule qui ferait passer d’un discours intolérant à un discours fanatisant ayant la capacité de réveiller la barbarie humaine ? Il nous semble qu’il faille désamorcer le plus tôt possible les tensions qui sont à la source de propos stigmatisants. C’est ce que nous allons tenter de faire en considérant l’escalade de la peur vis-à-vis de la frange arabo-musulmane de la population.

Il semble qu’un certain nombre de français soient en proie à une angoisse de perte d’identité face à la communauté maghrébine. On peut entendre par exemple: « du fait de la forte natalité de cette population, si on laisse faire les choses comme ça, dans quinze ans, ce sont eux qui nous gouverneront ». La crainte de perdre le contrôle de son identité, d’être envahi par l’autre et de s’y dissoudre est avivée avec force. Ceci nous rappelle une situation plus primitive où l’identité originaire s’est construite dans une dialectique entre soi et l’autre : celle de la relation spéculaire. Il semble que les propos stigmatisants tenus à l’encontre de la population maghrébine relèvent d’une certaine forme de réémergence de cette relation. Après l’avoir décrite, nous montrerons comment ses caractéristiques se retrouvent dans les discours.
Qu’est-ce que serait une forme de reviviscence d’une relation spéculaire primordiale dans le cadre des relations sociales ? Cela signifierait qu’il se produirait une régression de l’idéal du moi au moi idéal, se manifestant par une régression des valeurs morales aux valeurs narcissiques. Là où l’idéal du moi est l’instance régulant les interactions sociales, certaines conditions telles qu’un climat d’insécurité et son instrumentalisation peuvent y substituer le moi idéal en place de cette fonction. Que cela implique t-il ? L’idéal du moi est l’instance adaptée pour gérer les relations sociales car il est issu de la convergence d’une réalisation narcissique idéale associée aux valeurs morales transmises par l’identification aux parents. Il comprend donc les idéaux moraux indispensables à la vie en société qui ont pu se développer grâce au renoncement du narcissisme omnipotent des premiers temps de la vie. Le moi idéal correspond quant à lui à une image de soi caractérisée par la toute puissance d’un narcissisme infantile absolu. Il est lié au stade du miroir où le sujet se confronte à la première image de soi, par laquelle il est capté avec une force de jubilation et de tension : jubilation de sortir du morcellement mais tension que cette unification lui soit imposée de l’extérieur. Cet autre, qu’il soit le reflet de lui dans le miroir, dans les discours ou dans l’image qu’offre le semblable, est vécu comme un intrus, car il est porteur de cette identité qu’il dérobe au sujet, identité conférée à partir d’une intrusion nécessitant une identification à l’extérieur. Une telle tendance de substitution de l’idéal du moi par le moi idéal semble imprégner les discours actuels, réveillant ce mode de relation inaugural dans lequel le sujet est enclin à percevoir une menace sociale comme menace identitaire.

Les discours actuels portent la marque d’un narcissisme très prononcé. En est révélateur l’introduction par N. Sarkozy du débat autour de l’identité nationale tendant à réaffirmer la « fierté d’être français ». Ce mouvement vient toucher une fibre narcissique présente chez chaque citoyen et reflète la quête d’une identité idéale à restaurer car mise en péril par l’autre. L’étranger apparait comme une menace à cette image primordiale pure, d’où la volonté de le maitriser à travers tout un ensemble de mesures dont par exemple « l’immigration choisie et contrôlée ». La stigmatisation de l’autre participe à cette réinstauration d’une identité nationale narcissiquement comblante. Un fonctionnement en balance semble s’installer, dans lequel donner des droits à l’autre équivaut dans l’imaginaire à s’en retirer. Par exemple, l’introduction de la nourriture hallal dans les cantines scolaires éveille des réactions du type: « si ça continue, nos enfants ne pourront plus manger de porc ». C’est comme si les droits offerts à une communauté entravaient ceux de l’autre : ce n’est plus soi et l’autre, c’est soi ou l’autre dans une logique d’exclusivité qui se développe. Pourtant, permettre à une communauté de manger selon ses valeurs ne retire rien aux autres. Néanmoins l’attribution de ce droit est vécue comme une perte. Ceci révèle une obsession pour l’identique à travers un rejet de la différence : il y a une intolérance à ce que l’autre mange, se vêtisse ou prie différemment…La communauté arabo-musulmane cumule dans l’imaginaire des différences de race, religion, langue, coutumes…qui démultiplient la peur tendant à évoluer vers une haine, la différence étant vécue comme dépossédante. Cette situation répète la souffrance de voir son identité incarnée par un intrus. Un écart se creuse entre soi et l’autre comme tentative de protection contre un vol identitaire intrusif, l’altérité étant vécue sous le mode spéculaire de l’envahissement
La place de la communauté arabo-musulmane ne parait pas acquise en France : « ils n’ont qu’à rentrer chez eux » ; « la France tu l’aimes ou tu la quittes ». Cette communauté est tolérée dans la mesure où elle ne touche pas à un idéal d’identité française, mais dès qu’elle tente d’y ajouter un quelconque apport culturel, la possibilité d’un mélange est appréhendée défensivement. Ceci semble participer de l’existence imaginaire d’un scénario originaire où les immigrés maghrébins auraient été accueillis par « bonté » et où on s’attendrait à ce qu’ils rentrent par conséquent dans un moule traditionnel caractérisé par une sorte de gratitude soumise. Pourtant, ceci témoigne d’une croyance aveugle, car la réalité est tout autre et beaucoup méconnaissent ou nient les circonstances d’arrivée de la population maghrébine qui s’inscrivent dans les suites de la colonisation française. La relation envers ce groupe apparait donc marquée par un caractère d’illusion imaginaire.
Les discours semblent faire état d’un phénomène transitiviste original. Ce mécanisme spéculaire consiste à attribuer à autrui ses propres in
tentions par retournement. Selon ce mécanisme, l’attribution à l a communauté
arabo-musulmane d’une volonté de s’imposer sur le territoire révèlerait cette volo nté latente inverse chez ceux qui la formulent : celle de s’imposer sur leur territoire.
Mais ici ce mécanisme semble à l’œuvre de manière singulière : l’attribution nous paraitrait relever non pas d’une intention retournée mais de ce qui a été imposé autrefois à cette
population et qui est dénié : nous voulons parler de la colonisation et des guerres de décolonisation ayant pour but de maintenir la domination française. En effet, il est fort interpellant
que les français soient dans une telle peur d’envahissement alors que c’est leur propre nation qui a au cours de l’Histoire particulièrement imposé son impérialisme notamment en Afrique du Nord.
On a l’impression que la position victime-coupable est ici interchangée. La crainte que l’autre ne le départisse de son pays ne ferait-elle pas écho au fait que sa nation a elle-même réalisé ce
fait mais refuse de l’accepter ?
La France n’a en effet toujours pas reconnu les torts de ses colonisations. Le déni autour de ce passé colonisateur et la guerre d’Algérie s’associe à une tendance à nier le vécu des populations locales et le caractère violent de cette prise de pouvoir, dans une tentative de protection contre une responsabilité encore inacceptable pour le pays dit des droits de l’homme. « Sans nous, ils ne se seraient pas développés » ; « les algériens étaient bien contents que les européens viennent, ils en ont profité et après ils les ont jetés »…Cette tendance est d’autant plus flagrante lorsque les politiques actuels dénoncent la « repentance », terme négatif qu’ils utilisent pour faire référence à l’expression d’un repentir envers les ex-pays colonisés.
Lorsqu’on considère l’aveuglement général autour de cette question, on peut imaginer son lien avec les émeutes des banlieues de 2005, lesquelles ont mobilisé beaucoup de jeunes issus de l’immigration. Ces évènements ne seraient-ils pas une forme d’expression d’une colère inconsciente concernant ce silence autour des évènements de la colonisation qui restent bruts et inélaborés dans les mentalités françaises ? Ceci peut nous faire penser à la notion de « trauma choisi » décrit par Vamik D. Volkan[1] : ces jeunes qui actent une violence chaotique qui les dépasse ne tentent-ils pas de renvoyer à la société de manière désorganisée une contestation vis-à-vis de ce que leurs ancêtres ont eu à subir, vécu d’injustice dont ils seraient dépositaires ?

Les pistes de travail
Cette analyse nous renvoie à l’enjeu de travailler sur les répercussions de cette stigmatisation que peuvent être les actes d’agressions xénophobes. Ceux-ci présentent le risque d’alimenter une surenchère de violence sociale et d’entrainer la survenue de traumas au niveau individuel. Si le sujet agressé se trouve démuni pour se décrocher de la fascination mortifère qu’a suscitée l’expérience d’anéantissement psychique donnée à vivre par l’agression, il risque de s’installer dans la survivance. Celle-ci fait référence à un vécu de mort psychique marqué par la compulsion de répétition se manifestant par la reviviscence de l’expérience traumatique. Ce trauma de l’agressé est spécifique de par l’expérience de deshumanisation qui l’a inauguré. Des motifs xénophobes présidant à l’agression, les sentiments de haine envers les agresseurs risquent de se décaler vers l’ensemble de la communauté « adverse » contre laquelle peuvent se cristalliser les envies de ripostes et représailles. Ceux qui ont été agressés peuvent devenir ceux qui agressent dans une escalade de vengeance, chaque agression trouvant sa justification dans la précédente et venant confirmer l’intolérance qui l’a inaugurée.
Le vécu des victimes de discrimination est différent puisqu’ils n’ont pas éprouvé dans leur être la destruction extrême et la transgression des interdits fondamentaux à leur encontre. Néanmoins, ces expériences de discrimination ont un lien avec une forme de déshumanisation latente et insidieuse : elles véhiculent cette idée d’une moindre valeur humaine qui attaque la dignité de la personne. S’il n’y a pas de confrontation à la barbarie amenant une cassure du sentiment d’appartenance à la communauté humaine, il est néanmoins possible de parler d’une sorte d’érosion d’un sentiment d’appartenance commun dans la mesure où est signifiée une infériorisation de la personne.

Face à ces deux formes de souffrance, mettre en perspective un travail de reliance pourrait être intéressant. Le modèle des groupes de paroles déployé avec les victimes d’agressions sexuelles pourrait se révéler pertinent pour travailler avec les victimes d’agressions xénophobes. Un second type de groupe, non à visée thérapeutique mais de partage pourrait être proposé aux personnes touchées par les discriminations. Dans ce dernier groupe, l’idée serait de pouvoir réunir non seulement les victimes mais aussi les acteurs de discrimination car leur mise en dialogue pourrait être un levier à la réinstauration d’une communication rompue. Même si cette idée revêt un certain idéalisme, elle a du sens car la discrimination agit dans un mouvement de contagion progressivement dans les deux « camps », créant une indistinction entre le discriminateur et le discriminé. Un tel groupe permettrait de mettre au travail les idées que la xénophobie et l’intolérance (tout comme la barbarie) sont humaines et non communautaires ou l’apanage d’un seul groupe social.
Voici les aspects qui nous paraitraient importants à visiter dans ce travail de reliance.
Chez les victimes d’agressions, le défi serait de recréer le sentiment d’appartenance à la communauté humaine qui a été brisé par l’expérience barbare. Chez les victimes et acteurs de discrimination, c’est un sentiment d’appartenance commun qui est altéré, l’autre ayant imaginairement perdu sa place d’égal. Cette (ré)instauration d’une communauté dans le lien à autrui se réalise par la mise en groupe et l’interaction favorisée entre les membres et à travers une réflexion sur le lien social. Celle-ci se réalise de plusieurs manières :
- Il faut veiller à ne pas laisser s’éteindre chez une personne ou une communauté le sentiment de légitime défense, afin que les inégalités et/ou violences subies ne rentrent pas dans l’ordre des choses.
- une étape particulièrement importante pour les victimes d’agressions est celle de l’expression des envies de ripostes et de représailles qui permet une catharsis favorisant une prise de distance dans l’emprise émotionnelle qu’a fait vivre l’agression. Même dans le cas des discriminations, faire parler les sujets par rapport aux envies agressives envers ceux qui les ont stigmatisés permet une certaine libération des tensions intérieures vis-à-vis de ces autres. La reconnaissance de sa propre barbarie ou tendance à discriminer constitue le meilleur moyen de la désamorcer. Néanmoins, ceci doit se faire avec vigilance afin de ne pas favoriser le réveil d’une jouissance perverse dans laquelle l’individu ou le groupe basculerait dans une identification collective régressive narcissique.
- Il est nécessaire d’interroger l’aptitude à la vie civilisée chez le sujet et le groupe afin d’assoir sa référence subjective à la loi humaine.
Ce travail de reliance pourrait aussi se concevoir à une échelle plus vaste. Celui-ci passerait notamment par un mouvement de reconnaissance de la France vis-à-vis de ses expériences coloniales. L’enseignement à l’école de ces réalités parait essentiel afin que les générations futures puissent tirer les leçons du passé. Développer une réflexion adaptée aux enfants sur l’aptitude à la vie civilisée pourrait permettre d’inscrire davantage la morale par adhésion personnelle. Cela introduirait également à la responsabilisation de positionnement face à l’attrait que peuvent dégager les discours stigmatisants ou fanatiques. Une réflexion aussi bien au niveau éducatif que citoyen sur les origines des crimes génocidaires permettrait que les risques de fanatisation ne soient pas classés comme appartenant à un passé révolu dont nous serions immunisés.

Conclusion
Si le début d’un génocide semble éclater brusquement, il est le résultat d’un long processus de stigmatisation exploité par le fanatisme qui a le triste pouvoir de réveiller la barbarie humaine. Un moyen d’œuvrer pour la paix sociale serait de lutter contre toute forme de stigmatisation dès son apparition. Nous avons conscience que le sujet évoqué est complexe et présente de multiples ressorts, ce travail s’étant concentré sur le versant psychologique de la question. Si les discours sur la population maghrébine alimentent une angoisse, le but de cet exposé n’est pas de nourrir la peur inverse mais de mettre en lumière certaines tensions internes à la société française dont le défi est de les canaliser de manière à éviter leur instrumentalisation.
Face à la question : que peut-on faire ? Beaucoup de pistes de réponses surgissent du côté du travail de la reliance si l’on est porteur d’assez d’idéal pour penser des initiatives à contre courant. Nous voudrions terminer ou plutôt ouvrir ce travail sur une citation d’Albert Schweitzer : « L'idéal est pour nous ce qu'est une étoile pour le marin. Il ne peut être atteint mais il demeure un guide ». Garder l’idéal comme guide intérieur, n’est-ce pas lutter contre une substitution de l’idéal du moi par le moi idéal et nourrir une clairvoyance sur le sens profond des discours qui peuvent se développer dans nos sociétés ?

[1] D. Volkan V., Le trauma massif : l’idéologie politique du droit et de la violence, Revue française de psychanalyse 2007/4, Volume 71, p. 1047-1059
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